Potentiel évoqué #5 « Le vélo »

potentiel-evoque-ptitmoino-veloMarcel partait tôt le matin. Il n’arrivait pas à dormir après 6 heures. Il profitait du calme et de la fraîcheur matinale pour aller faire son tour de vélo. Il claquait la porte mais de la fermait jamais à clef, il n’y avait pas de voleur dans le village. Il enfourchait sa bicyclette, passait devant le lavoir, l’église, puis au croisement il tournait à droite, empruntant la route qui grimpe dans la montagne.
Marcel était seul depuis des années, il avait pris cette habitude quand sa femme avait emprunté une autre route… Chaque jour il roulait des heures, tantôt lentement pour admirer le paysage, tantôt rapidement pour se faire mal et ne penser à rien d’autre que ses jambes engourdies.
Vêtu de son épais manteau bleu marine et de sa casquette en tweed vert foncé, il fixait son panier à l’avant et s’en allait sur les routes cabossées. L’hiver il faisait encore nuit, l’été le jour se levait et il profitait de l’aube pour laisser son esprit vagabonder, par delà les montagnes.
Il aimait par dessus tout l’humidité des matins d’automne, quand il s’enfonçait en forêt pour aller cueillir les champignons. Pas n’importe quels champignons : les cèpes. Il gardait ses coins secrets, mais son panier ne revenait jamais vide.
Parfois, il lui arrivait de croiser un chasseur ou des promeneurs, il était toujours poli et répondait aux saluts par un sourire. Mais il n’entretenait jamais une conversation. Il était trop solitaire et timide pour cela. Rares étaient ceux qui avaient entendu le son de sa voix.
Marcel faisait peur aux enfants. Ils le prenaient pour un fou. Cet homme qui semblait perdu dans ses pensées, qui ne parlait jamais et partait à bicyclette dans l’obscurité.


Puis un jour son environnement a changé. On l’a privé de sa liberté, et de son vélo. On vient lui rendre visite, mais il ne connaît pas ces gens qui prétendent être ses enfants. La nourriture est mauvaise, il voudrait une poêlée de cèpes, une cuisse de poule ou une truite de la rivière.


Maintenant quand il enfourche son vélo et part rouler en solitaire, Marcel le fait depuis son lit, dans ses pensées. Il prend la route par delà les montagnes. On n’a pas le droit de partir à bicyclette quand on est en maison de retraite.

Cette nouvelle est ma participation au Potentiel évoqué de PapaPanique sur une très jolie photo de @Ptitmoino82

Potentiel évoqué #4 Le manège

Papa et Maman s’affairent dans la maison. Je suis assis sur mon tapis et je les regarde. Maman prépare mon goûter et met des affaires de rechange dans un sac à langer. Papa sort avec la poussette sous le bras, je pense qu’il va la mettre dans la voiture. Je comprends que nous allons quelque part.
Je me mets debout avec l’aide la table basse et je me manifeste. Je demande « où va-ton? »  « Ah euh ah ooooh ». Maman a des problèmes d’audition, j’en suis sûr. Elle me répond un truc qui n’a rien à voir « je prépare ton sac on va y aller ». Oui ça j’avais compris, merci…
Maman me met mon petit blouson, puis elle me donne Michel, mon doudou. Elle me prend dans ses bras. J’adore être dans les bras de maman. Je sens son parfum, ses longs cheveux me chatouillent le nez, je suis en sécurité. Papa lui dit toujours que ses cheveux sentent bon et c’est vrai.
Elle me confie à mon Papa qui m’installe dans la voiture en me racontant des bêtises et nous partons.
On roule un moment. Je chante à l’arrière pour mettre de l’ambiance mais Papa et Maman n’ont pas l’air de connaitre « Les petits poissons dans l’eau ». Je me demande si on n’est pas un peu perdus. Finalement nous arrivons. J’ai hâte de descendre de la voiture, je n’aime pas être enfermé.

Nous entrons dans une espèce d’endroit bizarre, avec des animaux. Certains sont en liberté. Comme les petits cochons que j’essaye d’attraper. Ils n’ont pas l’air, eux non plus, de me comprendre. Je leur demande un câlin, « AAAAAAAAAAAAAAAH », alors ils partent en courant. Nous faisons un tour dans la ferme. Papa m’explique tous les animaux. Papa est comme moi, il adore les animaux.

Puis nous arrivons devant un truc génial. Super grand. Un truc qui tourne. Sur la plaque qui tourne il y a des animaux, des camions de pompier, des hélicoptères. Je suis comme un fou. Je vois d’autres enfants s’amuser, je veux absolument y aller!

Maman me prend dans ses bras, elle m’explique que c’est un manège. C’est la première fois que j’en vois un. Maman à l’air émue. Elle murmure quelque chose à Papa. Elle m’installe sur un cheval en bois. « Maman tu restes pas loin pas vrai? » Elle ne me lâche pas. Je prends de l’assurance, je rigole, maman aussi. Papa nous prend en photo. Je suis fier, je n’ai pas peur. Je fais plusieurs tours, je change de monture et je m’amuse toujours autant. Papa me fait « coucou » et multiplie les photos.

Maman est dans ses pensées. Je devine qu’elle pense, à quand elle faisait du manège elle aussi.

C’est déjà fini, Papa et Maman ont l’air très heureux, et moi je le suis aussi. Heureux mais fatigué. Je somnole dans la poussette pour revenir à la voiture. Nous rentrons à la maison. Le soir, je vois Maman écrire dans un album. Papa lui demande ce qu’elle fait. Elle lui répond « C’était son premier tour de manège, c’est encore une première fois mais il ne s’en souviendra pas; je le note dans son album, pour ne pas oublier ».

 

Ils sont comme ça mes parents. Ils consignent chaque souvenir pour moi, pour plus tard, pour la postérité. Mais moi, je me souviendrai de tout…

 

 

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#PotentielEvoqué, une invitation de PapaPanique à laisser libre cours à ton imagination. Je t’invite à aller voir d’urgence leur blog et à faire connaissance avec la famille Viking.
Sur une photo originale de Crevette d’ODouce qui tient un super blog, il faut absolument que tu ailles le voir. La réutilisation de cette photo n’est autorisée que dans le cadre de #PotentielEvoqué

Potentiel évoqué #3 La balançoire

Quand j’étais petite, j’habitais avec mes parents et ma sœur, dans l’enceinte de l’école primaire. Ma mère en était directrice. Ma sœur et moi avions donc accès à tous les jeux de la cours de récréation, sans aucune modération. J’ai passé des heures à jouer à la balançoire. A grimper si haut que ma sœur me disait toujours « arrête, tu vas faire le tour ! »
Un jour, ma sœur est tombée de la balançoire. Cela lui a valu 4 points de sutures dans le crâne, les premiers d’une longue série…

Puis nous avons déménagé. Au début il n’y avait pas de balançoire. Le terrain était grand, vide, orphelin. Mais il ne l’est pas resté longtemps… Pour nos deux anniversaires en janvier, nous avons eu un portique. Un portique gigantesque en fer blanc. Sur lequel s’alignaient un trapèze, des anneaux, une corde à nœuds, et une balançoire.
Nous avons passé de délicieux moments sur la balançoire, à rêver, en allant toujours plus haut, à penser qu’on pourrait un jour s’envoler.
Puis en grandissant, nous nous y asseyions simplement pour discuter et inventer des histoires. Nous nous en sommes même servie de parcours de « Fort Boyard », nous avions accroché une clef, au sommet du portique.
Et en grandissant encore, nous nous posions nonchalamment au bord de la balançoire avec nos copines, pour refaire le monde.
Puis ma sœur et moi avons déserté…

La balançoire s’est retrouvée seule. La planche a pourri, elle est tombée, et papa ne l’a pas remplacée.

Aujourd’hui j’ai grandi, IL a grandi, IL a pris ma place.

Son Papy Loup attendait ce moment depuis des mois. Il s’était préparé. Il était allé acheter une balançoire flambant neuve et des jolies cordes. Elle était belle, en plastique bleu et jaune, en forme de coquille.
Et un jour, ce fut le moment. Le moment de donner une deuxième vie au portique, et d’essayer la nouvelle balançoire.
On L’a installé, il était tout fier.
Il a pris son envol, petit à petit. Poussé par son papy et sa mamie. « Mais ne t’envole pas trop vite. »

Il rêvera d’ailleurs, il s’assiéra pour discuter, il refera le monde puis il désertera.

Mais la balançoire restera. Attendant une nouvelle génération qui voudra bien s’envoler.

 

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Potentiel évoqué est un fabuleux projet proposé par le blog Papa Panique. La photo « La balançoire » est gracieusement proposée par le blog Des Mots et moi. Retrouvez-nous sur Twitter #PotentielEvoqué.

Potentiel évoqué #1 Amoureux d’automne

C’est l’automne, j’ai 7 ans. Je suis chez papy et mamie. Le vent frais de la montagne noire fouette mes joues de gamine et je souris en courant dans les feuilles mortes avec ma petite sœur. Il ne fait pas chaud. Mamie nous crie de rentrer depuis le perron, mais nous ne l’entendons pas. Le chat Bigoudi se joint à nous pour jouer dans les tas de feuilles. Les arbres se dépouillent bien vite à cause du vent marin. Nous inventons des jeux, c’est toujours moi qui décide. Ma petite soeur, docile, m’écoute et s’exécute.
Papy et mamie nous observent en souriant depuis la maison, heureux d’avoir leurs petites filles près d’eux. Ils savent que ces instants sont précieux car ils sont rares. Ils sont conscients que la prochaine fois que nous nous verrons, la neige immaculée aura remplacée les feuilles d’automne orangées…. Mamie nous aura tricoté des pulls bien chauds et nous aurons 1 an de plus. Bien emmitouflés, nous irons dans la montagne, nous promener dans les champs enneigés, et Papy nous jouera de l’harmonica.
Puis la pelouse reverdira, verra pousser les pâquerettes. Le pommier de ma sœur et mon poirier seront en fleurs, mais nous ne serons pas là… Papy et mamie bêcheront le jardin pour planter les légumes et ils feront de la confiture et de la sauce tomate, en attendant notre retour. Bigoudi dormira sur mon lit.
Il faudra patienter jusqu’à l’été, que la pelouse sèche avec les rayons sur soleil, pour que nous revenions. Alors ce sera là fête, nous sortirons la petite tente pour jouer dehors et nous irons ramasser les fraises sucrées dans le jardin. Papy fera des barbecues et nous déjeunerons sous la tonnelle. Nous écouterons les abeilles bourdonner dans la vigne vierge et nous dérangerons Bigoudi qui dort à l’ombre du prunus. Les géraniums et les rosiers seront magnifiques, comme tous les étés, et la lavande embaumera l’allée de la maison. Mamie fera sécher la lavande, et elle la mettra dans des petits sachets de tissus, qu’elle aura cousus elle-même. Nous repartirons chacun avec notre sachet, pour mettre dans nos armoires.

 

Toute l’année, je penserai à elle, à chaque fois que j’ouvrirai mon armoire. Ça sentira l’été et les souvenirs, au fil des saisons…
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« Cet article a été rédigé dans le cadre du projet « Potentiel Evoqué » proposé par PapaPanique.
La photo « Amoureux d’Automne » nous a gracieusement été offerte par la photographe Mila Deth«