La crèche #3 La directrice

Dans la vie on croise parfois des personnes avec qui « ça ne passe pas ». Pour ma part, je suis quelqu’un d’assez sympa, mais je n’aime pas qu’on m’enquiquine. Je suis une bonne poire, patiente, à l’écoute, mais quand on me cherche on me trouve. Je ne me fis jamais à ma première impression sur les gens et pourtant elle, depuis le début, je ne la sens pas. Elle, c’est la directrice de la crèche de Petit Chouquette.

Tout a commencé par un contact téléphonique, avant même que nous n’ayons posé un pied dans la structure. A l’époque je suis en recherche d’emploi, nous venons d’arriver sur le secteur. Elle s’insurge que la mairie m’ait octroyée une place en crèche à temps plein alors que je ne travaille pas. Sur le fond, je suis partagée : il est difficile de chercher un emploi avec un enfant, mais d’un autre côté peut-être qu’en effet certaines familles ont plus besoin de cette place que moi.
Mais si je n’anticipe pas et que je trouve un emploi, je fais quoi de mon enfant ?
Et si je ne trouve rien, je le laisse à plein temps alors que je suis à la maison ?
Sauf que dans tout ça, je n’y suis pour rien, je n’ai pas menti dans mon dossier d’inscription, la mairie nous a donné une place, point. Mais je me fais presque engueuler au téléphone…
Bref, je passe là-dessus, c’est la fin de l’année cette dame doit être fatiguée. Nous convenons d’un rendez-vous pour nous rencontrer.

Le jour du rendez-vous, je me rends à la crèche avec mon fils et mon début de bidon qui passe pour le moment inaperçu. Je décide de jouer malgré tout franc jeu et de lui dire que je suis enceinte. Et là, son discours est clair, net, précis et aberrant :

« Vous déménagez, vous laissez votre enfant à la crèche, vous allez trouver un boulot et par dessus ça vous faites un deuxième, c’était pas une bonne idée, vous avez pensé à Petit Chouquette ? Ça fait beaucoup de changements pour lui, il ne va plus savoir où il en est cet enfant. »

BAM. J’hésite entre fondre en larmes et lui sauter à la gorge. Je décide d’afficher un sourire figé et de me répéter que « ça ne la regarde pas, elle ne connaît pas notre vie, qui est-elle pour nous juger ? » La discussion Son monologue s’éternise, j’ai une grosse boule dans la gorge, et elle poursuit « vous savez en plus on ne ment pas aux enfants, si votre fils vous réclame on dira que vous êtes à la maison ». REBAM. Je ne demande pas de mentir, mais il est possible d’expliquer les choses autrement à un enfant, pour ne pas qu’il pense que je l’abandonne et que je ne fais rien chez moi.

directrice de crèche

Depuis, chaque jour, j’ai droit à une réflexion ou pire, elle m’ignore complètement, je la salue, elle non.
J’avais un boulot dès le mois de septembre mais quand elle a su que je travaillais depuis chez moi ça a été « oui enfin c’est pas vraiment un travail ».
Elle oublie aussi régulièrement que je ne me tourne pas les pouces :
« Ah bon mais c’est le papa qui vient le chercher ?
– Euh oui, j’ai pas mal de boulot.
– Ah mais vous travaillez ça y est ?
– Oui, toujours, depuis le mois de septembre vous vous rappelez ?
– Ah oui enfin c’est toujours votre truc depuis la maison… »
De pas l’insulter, ne pas craquer, ne pas la frapper…

Quand ce n’est pas moi qu’elle juge ou qu’elle réprimande, c’est mon fils. Cet enfant pourtant franchement (et en toute objectivité) très gentil, serait, à l’écouter, une véritable terreur des bacs à sable. Je le fais garder régulièrement et JAMAIS on ne m’a dit quoi que ce soit sur son « comportement ». C’est un enfant actif certes, mais pas méchant !
– « Il a réveillé les autres enfants à la sieste parce qu’il s’est réveillé en pleurant ». Mais mille excuses Madame la Directrice, je suis sûre qu’il l’a fait exprès ! Du coup vous faites de la délation ? Vous avez dit à tous les autres parents qu’à cause de lui leurs mômes n’avaient pas dormi ? Et quand ce sont les autres qui le réveilleront à lui, vous me le direz ?
– « Il a été insupportable à la fin de la journée parce qu’on lui a interdit d’aller dans la grande salle ». Que je t’explique. A la fin de la journée, ils décident de « parquer » 22 gamins derrière des barrières, au fond de la grande salle, dans un espace qui doit faire environ 12m2. Pourquoi ? Parce que la femme de ménage fait le ménage. Je vais chercher mon fils à 16h30, les autres enfants sont là jusqu’à 19h voire 19h30. Est-ce le moment opportun pour faire le ménage ? Quand tous les enfants sont encore là, surexcités par leur longue journée, on leur interdit l’accès à l’endroit où ils peuvent jouer. Logique. Enferme-moi avec plus de 20 personnes dans un espace réduit et moi aussi je serais insupportable en toute honnêteté.
– « Petit Chouquette n’écoute pas les consignes ». Les consignes ? Il a à peine plus d’un an et demi, il a mis sa gommette de travers ou débordé en coloriant alors tu vas lui mettre deux heures de colles ?
– « Il pique les gâteaux des autres au goûter… » Oui ben vous avez qu’à le nourrir aussi. Tant qu’il ne mange pas un autre enfant. Je pars personnellement du principe qu’il est sous la responsabilité des puéricultrices quand il est dans l’enceinte de la crèche. Donc qu’on me relate des faits d’accord, mais pourquoi le faire sur le ton du reproche ? Je ne vais pas l’accabler moi à ce moment précis pour un fait qui s’est déroulé dans la journée alors que je n’étais même pas sur place !
– « Il ne tient pas en place, il ne reste pas concentré, vous ne devez pas le punir à la maison ». Vous leur faites passer le BAC à la fin de l’année en fait c’est ça ? Je doute que beaucoup d’enfants entre 3 mois et 3 ans tiennent en place plus de quelques minutes et sachent rester « concentrés ». Non ? Et puis non on ne le punit pas, parce que, honnêtement, chez nous il ne fait pas de « bêtises » et que la punition on n’y a pas songé dans la mesure où on n’en a pas eu besoin et qu’il est vraiment petit. Bien sûr qu’il se fait engueuler quand il monte debout sur la table basse ou qu’il escalade la bibliothèque. On a conscience qu’il est quand même casse-cou, on n’est pas dans le déni, mais il n’est pas méchant et n’a jamais rien fait qui nécessite une punition. Mais je songerai à sortir mon martinet s’il met une coquillette par terre au dîner ce soir…
– « Votre enfant est perturbé, ça se sent, ça doit être à cause de votre grossesse. » Et allez, je t’en remets une couche, c’est cadeau. Tout est de ma faute j’ai bien compris.
– « Petit Chouquette saute sur les autres » ». Oui il est très affectueux, vous avez essayé de lui donner un nonos ?

crèche
Ce que j’adore chez cette Dame, c’est que JAMAIS elle ne me fait de compte rendu positif sur les journées de mon fils à la crèche. Au mieux elle m’épargne les détails et j’ai droit à « c’était difficile aujourd’hui »… Euh c’est à dire ?

Jamais elle ne va m’annoncer, « c’est un bon mangeur », « il est souriant », « il est câlin ». Alors que ce sont des choses qui caractérisent mon enfant, je le sais parce que d’une part je le constate au quotidien, et d’autre part le reste du personnel de la crèche me le dit souvent, tout comme les personnes qui le voient régulièrement. Heureusement, les puéricultrices ne sont pas toutes comme la directrice !
Quand je croise la cuisinière elle me dit qu’elle aimerait faire à manger à des enfants tous aussi gourmands et avec un bon coup de fourchette, comme Petit Chouquette.
Les puéricultrices me racontent qu’il a adoré écouter les histoires quand la conteuse est venue, ou qu’il a dansé quand la musicienne a fait une animation à la crèche.
Certaines me disent aussi à quel point il est câlin avec les bébés, il leur prête son doudou, il aide les plus petits… Parfois il les aide à faire des choses pas bien, comme monter sur le toboggan à l’envers, mais c’est un enfant bon sang ! Un enfant plein de vie, qui sait ce qu’il veut, qui n’est pas mou du genou, mais c’est un enfant.

Est-ce qu’au lieu d’accabler les parents et leurs enfants cette femme (et tant d’autres certainement) ne pourrait pas essayer de tourner les choses différemment ? Est-il nécessaire de dire à une maman visiblement fatiguée par son déménagement que tout cela a perturbé son enfant ? Est-il judicieux d’informer les parents que leur enfant à réveillé les autres à la sieste ? Est-ce que la culpabilité est un bon moteur pour les familles ?

Du coup l’autre jour, alors qu’elle me faisait un énième compte rendu négatif en soufflant :
« Petit Chouquette a dormi seulement 1 heure cette après-midi et après il était très excité. »
J’ai craqué:
« Ah oui ? ben vous n’avez qu’à l’assommer, on le fait parfois.
– Ne le prenez pas comme ça » m’a-t-elle répondu.
Puis je lui ai expliqué que je le prenais comme je voulais et que ça en était trop et que je ne comprenais pas où elle voulait en venir. Que c’était bien que je sache ce qui c’était passé dans la journée mais que j’avais du mal à croire qu’il n’y ait pas une seule journée où tout se passe bien. Puis j’ai tourné les talons, la laissant pantoise dans le sas.

Le pire dans tout ça, c’est que Papa Chouquette me prend pour une grosse parano. Parce que quand il est là, elle est adorable. Elle me dit « bonjour », toute guillerette, demande comment va Petit Chouquette et s’il a passé une bonne nuit, fait des sourires dans tous les sens. Je pense qu’il n’y a rien au monde qui m’énerve plus que ça. A chaque fois qu’elle fait son cinéma devant Papa Chouquette, je suis au bord des larmes d’énervement, je me sens serrer les dents, les poings et me tendre de partout. Je fais de gros efforts pour ne pas exploser comme une cocotte minute à qui on en demanderait trop. J’ai une folle envie de la gifler. Du coup en rentrant dans la voiture j’ai droit à « tu vois tu exagères, ça doit être les hormones, elle est gentille cette femme », « tu n’en ferais pas un peu trop aussi ? Elle est pas si odieuse, ça c’est bien passé là. » AAARGHHHHH.

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Maintenant tous les matins je prie en arrivant à la crèche pour ne pas la croiser, parce que même mes explications avec elle n’ont pas changé la donne et que je pense qu’on ne se comprendra certainement jamais.

Et toi, tu as eu ce genre d’incompréhension avec un directeur d’école, une institutrice, un collègue, un patron ?

La crèche #2

J’ai eu des débuts difficile avec la crèche. Oui « je ». Bébé Chouquette n’a pas eu de soucis pour s’adapter, pour moi, ce fut plus difficile.

Aujourd’hui, je le vis bien. J’ai encore du mal parfois à le voir partir en courant, jouer avec les autres enfants, égoïstement.
Je cherche à quel moment il est devenu un petit garçon, à quel moment mon bébé est-il parti ?

Mais il demeure des choses que je ne vis pas bien.

Je suis ridiculement jalouse.

Jalouse des autres femmes qui s’occupent de MON fils. Celles qui sont froides, je ne les aime pas. Mais celles qui lui font des bisous, je les déteste.

Alors que je sais que c’est tentant. Il a juste des joues parfaites, au revêtement peau de pêche, aux fossettes à faire fondre un iceberg, qu’on ne peut QUE vouloir bisouiller toute la journée. Je le sais, c’est ce que je fais.

Quand j’arrive après le goûter et qu’il est dans les bras d’une autre, j’ai envie de pleurer. Ou de courir arracher les yeux de la puéricultrice en hurlant comme une hystérique « rendez-moi mon bébéééé ». J’ai déjà pleuré mais je n’ai jamais arraché les yeux de personne… Pour le moment.

J’ai du mal à ne rien dire, quand mon fils me voit et qu’il voudrait courir vers moi, mais qu’une d’entre elles l’en empêche « attend, viens chercher ton doudou ».  Mais on s’en fou du doudou, « laissez-moi le câliner ».

Mais ce que j’ai le plus de mal à supporter, c’est de le prendre dans mes bras et de sentir le parfum d’une des puéricultrices. La dernière qui a dû lui mettre ses chaussures, quand il est allé jouer dehors. Il a dû blottir un peu sa petite tête dans son coup, pour chercher le câlin…
Quand je récupère mon bébé et qu’il sent Hot couture de Givenchy, ou bien Flower by Kenzo je me mets dans des états pas possibles. (J’ai un souci avec les parfums, je peux en reconnaître des dizaines et je les associe aux gens, toujours. Ça insupporte Papa Chouquette. Je lui ai fait changer le sien, que j’adorais, parce que c’était aussi celui d’un de nos meilleurs amis et que ça me bloquait dans notre intimité… tarée la meuf).

kenzo-flower-1Pourtant, je sais que c’est quelque chose qu’on leur enseigne : éviter les parfums trop forts, cela s’imprègne sur les enfants et perturbe les mamans. Ça perturbe aussi certains bébés, qui ont trop de parfums à assimiler et qui ne reconnaissent pas l’odeur familière de leur maman. On l’enseigne aux Assmat, on l’enseigne aux puéricultrices et aux CAP petites enfances. Donc, elles ne font pas d’effort. Et c’est du bon sens en plus. Crotte.

Et puis parce que ça me fait l’effet du rouge à lèvres sur le col de chemise de son cher et tendre : je me sens bêtement trompée par mon fils.

 

Oui je sais, c’est totalement ridicule. Bébé Chouquette n’y est pour rien. Donc j’inculpe ses multiples maîtresses : leave chouquette alone.

Au fond je suis contente (paradoxale moi ? Non trop pas !). Je suis contente qu’on l’aime, je serais mal de savoir mon fils entre les mains de femmes qui ne l’aiment pas du tout. Mais je suis tiraillée, malgré tout. Tiraillée entre la joie que mon fils soit aimé, mais bouffée par ma jalousie.

Depuis que je suis maman, je suis toujours tiraillée par mes sentiments. Ça ne fera qu’une fois de plus.

La pitchoune

Elle est toute petite. Plus âgée que Bébé Chouquette pourtant, mais elle me semble minuscule et fragile, comme une brindille, à côté de mon fils, Chabal en herbe.

Cette gamine elle me bouleverse. Elle est là tous les matins quand on arrive et tous les après-midi quand je reviens chercher Bébé Chouquette. Et à chaque fois elle se précipite au portillon et elle m’appelle « maman » en me tendant les bras. Tous les jours, je suis au bord des larmes. Tous les jours j’ai l’impression que cette enfant attend quelque chose de moi, quelque chose que je ne pourrai jamais lui donner.

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Je ne sais pas quelle est son histoire. Je ne sais pas combien d’heures par jour elle est là. Je ne connais pas ses parents, je ne les ai jamais croisés. Et quand bien même. Ils sont, comme nous, des parents qui laissent leur enfant à la crèche, pour aller bosser, ou pour un motif qui ne regarde qu’eux.

A chaque fois ça me fend le coeur que cette petite fille pleure quand je repars et je pries pour que sa maman (ou son papa) arrive vite la chercher. Mon fils la regarde à chaque fois perplexe. Le matin il va souvent vers elle, comme pour la consoler. Le soir, il agite sa petite main dans sa direction pour lui faire comprendre que nous partons.

Je n’imagine pas comme la maman de la Pitchoune serait malheureuse si elle savait. Si elle savait que sa fille appelle une autre « maman » en attendant désespérément la sienne. Cette maman qui doit certainement travailler, par choix ou pas, mais qui laisse peut-être sa petite à contre coeur le matin. Cette maman que je n’ai jamais croisée mais qui doit avoir hâte de retrouver son enfant le soir et peut-être qui culpabilise de l’avoir laissée pour une si longue journée.

 

Je me demande du coup si Bébé Chouquette fait pareil, en voyant les mamans des autres, juste parce que sa propre maman lui manque.