Les sentinelles

Elles étaient là, alignées sur le trottoir, les sentinelles. Se rongeant les ongles ou les mains dans les poches. Le regard inquiet, parfois dans le vague. Appuyées contre un mur, bras croisés. Certaines osent la discussion. Pour se détendre semble-t-il. D’autres fument une cigarette, la dernière avant de longues heures. Celle que l’on fume frénétiquement avant la bataille. On lit dans les yeux de chacune, leur histoire. Chez certaines on ne lit rien, rien d’autre que la fatigue des jours qui défilent.

Les sentinelles attendent, derrière une porte close, l’heure fatidique. 

J’en fais partie. Je croise certaines chaque jour. Elles ont toujours le même rituel, comme moi semble-t-il. Certaines ont une plus grosse voiture que d’autres alors elles se gareront plus près. Probablement à un endroit interdit qui gênera tout le monde. Cette sentinelle-là est médecin, notaire ou avocat. Une autre viendra à pied, comme tous les jours, en chaussures de sport. Elle sort de la salle, elle regarde sans arrêt sa montre connectée qui affiche les calories perdues et se retient de faire des pompes sur le trottoir. Ma sentinelle préférée a un ventre rebondi, elle arrive toujours souriante, la vie qu’elle porte lui fait transpirer le bonheur. On le voit s’échapper par chaque pore de sa peau pâle. Fatiguée mais heureuse, rien ne semble pouvoir l’atteindre.

Tout à coup c’est le signal. Une sonnerie retentit, la porte s’ouvre et les sentinelles s’engouffrent rapidement dans un étroit couloir. Sur les murs, de minuscules patères arborent des bonnets et manteaux tout aussi minuscules. Les sentinelles se bousculent, pressées de récupérer leur marmaille. Certaines prennent le temps d’un câlin, d’autres attrapent leur môme par le bras et filent au pas de course, pour ne pas manquer le début du cours de Taï-Chi-Ta-Mère.

La plupart n’ont pas la tête à ce qu’elles font. Récupérer leurs enfants à l’école c’est juste une étape de plus dans la journée. Elles ont encore leurs pensées préoccupées par le travail, les mails auxquels elles n’ont pas eu le temps de répondre et le gros dossier qu’elle n’ont pas pu boucler avant de partir. D’autres pensent déjà au timing serré qui suivra : amener le grand au sport, récupérer le petit chez la nounou, passer faire les courses, récupérer le grand, donner le bain, faire le dîner, les mettre au dodo. Et mettre enfin le sèche-linge en route avec la machine terminée depuis hier, s’occuper du linge déjà sec qui s’accumule, repasser/plier/ranger, et recommencer…

Souvent on me demande si je cours. Oui je cours Tous les jours. Après le temps. Le pire ennemie de la sentinelle c’est lui : le temps. « Et un autre jour s’en va, tourne et tourne et ne s’arrête pas. » Les journées n’ont que 24 heures. Il faudra bien dormir un peu. Pas assez la plupart du temps. 24 heures pendant lesquelles il faudra distribuer de l’amour, de l’attention…et crier, malgré soi, parfois. Calibrer les moments, respecter des heures, essayer de prendre le temps, se mettre en retard.

Les sentinelles font toutes comme elles peuvent, avec leur histoire plus ou moins belle et leur quotidien souvent désordonné. Soldats pacifistes, super héros des temps modernes, les sentinelles c’est nous, les parents. 

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2 réflexions sur “Les sentinelles

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