La femme de la salle d’attente

Quelques jours avant Noël, je suis arrivée à l’hôpital pour le rendez-vous mensuel avec mon obstétricien. J’avais fait mon sapin la veille, j’étais de bonne humeur, je sentais ma fille gigoter, Noël approchait… j’étais bien.

Bien que la dame des admissions fut excessivement désagréable, comme à son habitude, je gardais mon sourire et lui conseillais intérieurement d’aller se faire voir. Alors que je prenais l’ascenseur en rêvassant, Mini Chouquette me décocha un coup de pied et je caressais mon ventre en atteignant le premier étage, affichant probablement un air niais et complètement gaga. J’étais pressée de voir le médecin.

Mon obstétricien est un homme vraiment charmant, ce qui est fort agréable puisqu’il voit mon intimité tous les mois, mais qui devient gênant quand je réalise ce jour-là, que je ne suis pas épilée…

Comme d’habitude, j’étais une bonne demi-heure en avance, alors que je savais pertinemment que Docteur Mamour serait en retard.
C’était à chaque fois pareil : l’excitation de prendre des nouvelles de mon bébé prenait le pas sur la raison.
La salle d’attente était pleine à craquer. J’étais toujours étonnée de constater la taille de l’écran plasma de ladite salle d’attente : il était environ 5 fois plus grand que celui où je voyais ponctuellement mon futur bébé lors des échographies.

Perdue dans mes pensées, je restais debout, comme souvent, à lire machinalement le panneau d’affichage. Même quand il y a des places assises, je finis par me lever pour faire les cents pas, lire et relire les mêmes posters que j’ai déjà vus 10 fois. L’hôpital a un drôle d’effet sur moi : je ne tiens pas en place. Mais cette fois-ci, je me serais bien assise, parce que j’avais pris avec moi un bon bouquin. Alors que je maudissais intérieurement cette dame qui était venue avec son mari, ses deux soeurs et ses parents pour sa première échographie, je croise son regard…

Une femme d’une trentaine d’années, les yeux rougis par les larmes, des cernes jusqu’au milieu des joues et les cheveux en bataille. Elle n’avait pas dû dormir depuis plusieurs jours. Elle était accompagnée par sa maman. Une main sur son bas ventre tout juste rebondi et les trais déformés par la douleur, elle se levait de temps à autre, marchait lentement jusqu’aux toilettes, et revenait 5 minutes plus tard, secouée par les sanglots. Je n’osais pas la regarder. Par respect tout d’abord, mais aussi parce que ce que je voyais me déchirait le coeur et me tordait les tripes. Il ne fallait pas avoir fait médecine pour comprendre ce qu’était en train de vivre cette femme. Sa maman essayait de la consoler, affichant un triste sourire de réconfort, la prenant dans ses bras, débitant des paroles maladroites qui se voulaient rassurantes.

A ce moment là j’ai eu honte. J’ai eu honte et je me suis sentie coupable d’exhiber à ses yeux mon ventre rond. J’étais tellement gênée mais surtout peinée pour elle que j’ai eu la gorge nouée et j’ai senti les larmes me monter aux yeux. Je me suis surprise à essayer de rentrer mon ventre et tenter de le cacher avec mon sac à main.

deuil_ ballon

Je ne sais pas s’il est possible de trouver situation plus triste. Être là, assise parmi les futures mamans, croiser autant de ventres arrondis alors que le sien est vide.

Le médecin l’a appelée, elle s’est mise à pleurer à chaudes larmes en lui serrant la main, il affichait un visage grave. Sa maman la soutenait pour ne pas qu’elle s’écroule. J’ai senti une larme couler sur ma joue alors que je baissais les yeux et que j’allais m’asseoir, les jambes coupées par la tristesse.

Cette consultation ne fut pas comme les autres, j’ai été bouleversée par cette inconnue, alors j’avais envie d’écrire ce billet pour elle et pour toutes ces femmes qui vivent cette situation qui n’ont pas dû passer les mêmes bons moments de fêtes que nous…
Parce qu’on n’est pas tous égaux en ces temps fin d’année, où tout le monde est presque obligé d’être heureux parce que c’est Noël, j’ai de douces pensées pour celles et ceux qui n’ont pas le coeur à la fête.

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16 réflexions sur “La femme de la salle d’attente

  1. Ton témoignage m’a touchée pour deux raisons : j’ai vécu une fausse couche comme beaucoup de femmes, et au même moment ma belle-soeur était enceinte et tout se passait bien, je dois avouer que j’ai eu de la haine pour elle, alors que la pauvre n’y était pour rien, mais je n’arrivais plus à la regarder avec son ventre rond, c’était une douleur à chaque rencontre.
    Et puis, j’aime bien ta phrase : Parce qu’on n’est pas tous égaux en ces temps fin d’année, où tout le monde est presque obligé d’être heureux parce que c’est Noël, C’est tellement vrai et tellement énervant parfois cette surenchère de bonheur obligé parce que c’est Noel.

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    1. Merci pour ton commentaire. C’est vrai que les fins d’année c’est souvent tout un ou tout l’autre: l’esprit de Noël oui, certes ; mais il y a aussi toutes celles et ceux à qui un proche va manquer et pour qui la douleur sera vive ; les crèves la faim dans les rues quand on se goinfre de chocolat etc etc. J’ai quand même une pensée pour ces personnes depuis ma petite bulle confortable…

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  2. Encore une fois rien à redire… Je suis soufflée mar ton talent d’écriture et profondément touchée par ton billet…. Comme d’habitude, soit j’en ri aux éclats soit j’en pleure. Beaucoup d’émotions!

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  3. Juste merci ❤ je sais par quoi elle est passée et je sais qu'à ce moment là on aimerait ne pas être avec de futures mamans aux ventres rebondis mais je sais désormais que des personnes comme toi on peut être vu notre souffrance et ça me touche… Les fêtes n'ont pas vraiment de saveur mais les enfants, le conjoint font que cette période doit essayé d'être vécu au minimum … Donc merci pour ce très beau témoignage que je n'en doute pas n'a pas du être évident à écrire et encore moins à vivre .On oublie souvent que notre souffrance peut touché . Je te souhaite le meilleur pour cette fin d'année et celle à venir .
    PS : tu m'as fait pleuré mais pour de bonnes raisons

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    1. Merci à toi pour ton commentaire, j’ai longtemps hésité à publier cet article car je ne voulais pas qu’il soit mal perçu par toutes celles qui ont traversé cela. Je voulais leur (vous) rendre hommage avec pudeur et pas « afficher » donc je suis contente si le message passe de la bonne façon. J’ai beaucoup de respect pour cette femme et toutes celles qui ont du passer par cette épreuve, et j’imagine que ça doit demander beaucoup de courage d’affronter les salles d’attente et les gros bidons.

      Bonne continuation à toi et merci de m’avoir lue et d’avoir pris le temps de me laisser un commentaire.

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  4. Ton article m’a fait verser beaucoup de larmes. Tout simplement parce que j’ai été cette femme avec sa maman, pleurant à chaude larme dans une salle d’attente remplie de ventres ronds, le mien l’était aussi mais pas pour longtemps… J’ai dû revenir plusieurs fois, devant affronter toujours le même spectacle, voyant leurs visages remplis de joie et leurs bidons plein de vie.
    Ca a été l’un des plus grands traumatismes de ma vie. Ces choses ne devraient pas arriver. Perdre un enfant est déjà dur, affronter des ventres ronds devraient pouvoir être évité.
    Merci pour cet article. Merci car maintenant je sais ce qu’elles ont pu ressentir en me voyant me tenir la bidasse en hurlant de chagrin. Merci ma Chou

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  5. Ben, je vis un peu la situation d ela dame de la salle d’attente, en parcours PMA depuis 2 ans bientôt… je comptais sur le RDV de fin novembre pour enfin avancer dans le parcours, et pourquoi pas, avoir moi aussi un petit miracle de noel… et puis non. finalement, le doc a décidé que ça attendrait janvier…

    Alors voilà, mon petit frère va être papa dans 3 mois, sans l’avoir vraiment cherché, sa chérie a été gatée pour le futur bébé, on ne parle que de ça. je suis folle de joie pour elle, pour eux, pour ma maman qui n’attend que ça depuis l’annonce de notre infertilité: devenir grand mère. Et malgré ça, évidemment, cette petite pointe de tristesse et de jalousie, qui fait dire « et moi alors? »

    mais bon, je suis quelqu’un de très positive, et je sais que… 2015 sera notre année!!!!

    On va pas priver toutes les femmes enceintes de leur grossesse sous prétexte qu’on n’y a pas le droit nous meme!!!

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    1. Je suis bien désolée de lire ton histoire et j’espère aussi que 2015 sera votre année. La vie est injuste parfois…

      Je pense qu’une pointe de jalousie c’est bien normal, le principal c’est quand même que tu arrives à être contente pour ton frère, ça demande du courage et c’est beau.

      Toutes mes pensées pour vous pour 2015, un gros bidon pour toi et un bébé en pleine forme, fingers crossed !

      Des bises

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  6. Ton empathie est hyper touchante, je suis bouleversée à la lecture de ton billet qui montre tellement ta joie et sa tristesse. Etant passée par beaucoup de moments douloureux concernant la maternité, je te dis merci. Au nom de la femme triste de ne pas réussir à tomber enceinte et merci au nom de la maman effondrée qui est sortie de la maternité sans mon bébé, merci de tes belles pensées pleines de respect et de compassion.

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  7. Ton billet est très émouvant, plein d’une sincère empathie. En le lisant, je me sens tellement chanceuse, en tant que jeune maman d’une petite fille de bientôt 9 mois. J’ai moi aussi une pensée pour toutes ces femmes qui vivent et qui ont vécu cette terrible épreuve.
    Encore bravo pour ton billet, c’est un bel hommage que tu leur as rendu.

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  8. Merci pour ce bel article, ce beau témoignage, plein d’empathie et d’humanité.
    J’ai plutôt été de l’autre côté de la barrière, celle qui pleurait et ne souhaitait pas qu’on la regarde, celle qui ne voulait pas penser au bonheur des autres pour ne pas rajouter à la difficulté de ce qu’elle avait à vivre. C’est difficile à vivre, cette cohabitation, mais tu nous montre aussi combien, sans nous en apercevoir, nous pouvons parfois toucher l’autre, changer un peu sa vie et son regard.
    Merci et belle route à toi…

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  9. je viens par hasard de découvrir ce post… merci… Oh combien merci. J’ai été cette femme de la salle d’attente. Mes larmes ont coulées de douleur il y a 8 mois et chaque jours depuis mon accouchement. le plus dur après avoir perdu son bébé c ‘est le silence. Les regards qui se détournent. Et toi tu as porté ton regard sur elle.. et sur chacune d’entre nous. en parlant d’elle tu parles de nous toutes…. encore une fois Merci.

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