Notre chance insolente et sa prématurité

Il y a quelques jours, je relayais l’article de Courrier de Gironde. Cet article évoque notre histoire, l’histoire de ma petite famille, et celle de Bébé Chouquette. Cet article j’y tenais beaucoup. Il était important pour moi que sa parution puisse servir à collecter des bodies pour l’opération #weloveprema. Je voulais m’engager pour la prématurité et que plus tard mon fils soit fier de moi et de son papa, fier de notre engagement. Nous avons partagé dans cet article la toute première photo de notre enfant. Photo que nous n’avions même pas envoyée à nos familles ou nos amis pour ne pas les effrayer…

 

La plupart des lecteurs de cet article m’ont envoyé des messages de soutien. Des messages qui m’ont fait chaud au coeur ou qui m’ont émue aux larmes.
Mais j’en ai eu quelques uns d’un autre ordre… Des commentaires acides, me disant que je n’avais qu’une mince idée de ce dont je parlais et que je pouvais m’estimer heureuse, puisque j’avais juste eu « de la chance ». Alors même si chacun est libre de penser ce qu’il veut et que j’apprends à m’en balancer de l’avis des gens, ça m’a un peu gonflée, et j’ai eu envie de réagir.

 

Oui, j’ai de la chance parce que mon fils était un beau bébé. Qu’à 34SA il pesait 2,240kg. C’est quasiment le poids que je faisais moi-même à la naissance. Et je suis née quasi à terme. C’est vrai. Bébé Chouquette était un beau bébé. Un beau bébé qui a perdu pas mal de poids puisqu’il est descendu sous les 1,9kg. Un beau bébé qui a été sous assistance respiratoire les premiers jours de sa vie. Un beau bébé qui n’avait pas sa place auprès de moi mais dans un lit chauffant parce qu’il ne savait pas réguler sa température. Un beau bébé qui a été sondé parce qu’il ne pouvait pas s’alimenter tout seul. Un beau bébé que j’avais du mal à regarder tellement il était petit et je m’en voulais.

 

Mais qu’on ne vienne pas me parler de chance, pas à moi. On le rêve toutes notre accouchement comme dans les films avec futurpapa qui nous emmène à la maternité. Ça n’a pas été mon cas. J’y suis allée pour un truc tout bête à 7 mois de grossesse et on m’a annoncé qu’on me gardait pour « faire sortir ce bébé » à cause d’un problème qui pouvait nous conduire à la mort, tout les deux. Qui est prête à accoucher à 7 mois de grossesse? Qui est capable d’entendre sans sourciller que son bébé qu’on aime plus que tout vit peut-être ses dernières heures? Quelle future maman a envie de subir une césarienne et des jours en soins intensifs sans pouvoir prendre son enfant dans ses bras? Quelle femme rêve de devenir mère dans ces conditions?

 

Alors oui j’ai eu de la chance. Mon bébé ne faisait pas 500grammes, nous ne sommes pas restés de longs mois dans les couloirs de néonat à ne pouvoir caresser notre enfant qu’à travers les parois d’une boîte vitrée. Oui Bébé Chouquette s’en est vite remis, il n’en garde aucune séquelle, mpossible de deviner aujourd’hui qu’il est né prématuré. Oui j’ai eu de la chance d’avoir une chambre auprès de lui rapidement. Et oui, je pensais à toutes ces familles endeuillées par la perte de leur enfant né trop tôt, à tous ces parents tristes de ne pouvoir approcher leur enfant encore trop faible. Bien sûr que j’en suis consciente. Bien sûr que dans notre malheur on a eu de la chance.

 

Mais sur le moment, à quoi j’ai pensé?
J’ai pensé à ces mamans qui ont le berceau avec leur bébé à côté d’elle, le jour et la nuit alors que je ne pouvais aller le voir qu’en fauteuil roulant, et que je devais rentrer le soir dans ma chambre, seule, qu’avec mes yeux pour pleurer. J’ai pensé à ces mamans qui peuvent porter leur enfant, lui faire les soins, lui donner le bain, lui changer la couche, moi qui étais en soins intensifs, même pas dans le même bâtiment que mon bébé, puis qui ne tenais pas debout à cause de la césarienne.
J’ai pensé à ces mamans qui ne se mettent pas à pleurer quand elles voient le numéro de la néonat s’afficher sur leur téléphone, redoutant le pire.
J’ai pensé à ces mamans qui ont un court séjour à la maternité et qui rentrent chez elles ensuite avec leur enfant, lui présenter sa maison, sa chambre, sa famille. Notre famille n’a pu avoir que des tours de rôle de 20 minutes dans la « chambre » impersonnelle et provisoire de Bébé Chouquette. Pas plus d’une visite par jour, pas plus de deux personnes à la fois, et à des horaires imposés. Son oncle étant encore mineur, il n’a pas pu venir le voir. Et je me rappellerai toujours de ma mère en larmes, qui voulait voir son petit fils mais qui ne pouvait pas, parce qu’elle avait une allergie et que les puéricultrices l’ont entendue éternuer. Elle n’était pas contagieuse, mais jamais on ne laisse rentrer dans un service de néonat quelqu’un qui porte potentiellement des microbes sur lui, même avec un masque, même avec des gants.
J’ai pensé à ces parents pour qui le bébé sent le bébé. Mon bébé sentait la solution hydroalcoolique que nous et les puéricultrices devions utiliser avant de le toucher. Cette odeur sera à jamais associée à la naissance de notre fils pour nous.
J’ai pensé aux parents qui jouent à la poupée avec leur bébé. Lui trouvant des tenues toutes plus mignonnes les unes que les autres, alors que tout était trop grand pour notre bébé. Il portait des affaires prêtées par le service, avec 12000 revers aux manches et flottait dans les jambes de ses pyjamas lorsqu’il a pu en porter.
J’ai pensé à ces papas, qui peuvent être aux côtés de leur enfant et de leur femme. Alors que Papa Chouquette faisait des allers-retours quotidiennement, pour me rapporter à manger, nous laver nos affaires, et rentrer tard pour se coucher, seul, alors que sa femme et son fils étaient ailleurs.

photo

Alors non qu’on ne me parle pas de chance, parce que je mesure chaque jour la chance que nous avons eu, la chance d’être en vie et en bonne santé malgré tout. Mais il n’y a pas de hiérarchie dans les problèmes, chacun gère sa souffrance comme il le peut, et j’ai souvent fait bonne figure pour rassurer tout le monde sur mon état, alors que je venais d’échapper au pire. J’ai traversé des couloirs sans fin, alors que je souffrais le martyr. Pour aller voir mon enfant dans un autre bâtiment que celui où j’étais moi-même hospitalisée. Parce que le fauteuil roulant et le brancardier n’étaient pas disponibles et que je voulais serrer mon enfant dans mes bras. Je ne raconte pas ça pour faire chouiner dans les chaumières, je le raconte parce que c’est vrai, notre histoire c’est celle-ci.

Chacun a son histoire, son vécu. Oui aujourd’hui nous nous estimons extrêmement chanceux. Et nous nous sommes aussi trouvés chanceux de nous en tirer à si bon compte. Il y a bien sûr des gens moins bien lotis que nous… Mais je ne souhaite à personne de traverser ce que nous avons traversé.

 

Et parce que nous mesurons notre chance, nous nous sommes engagés en faveur d’SOS préma, et pour l’opération #weloveprema, nous récoltons donc des bodies tailles 000, 00, 0 ou naissance, 100% coton et avec ouverture sur le devant. Si vous avez ça dans vos placards, pensez aux bébés qui en ont besoin et faites-moi signe.

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14 réflexions sur “Notre chance insolente et sa prématurité

  1. ton article me touche beaucoup car même si je n’ai pas d’enfant (tu connais la situation) les gens qui te disent « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir/ vous avez de la chance de … » moi j’ai juste envie de leur faire bouffer le rebord de la fenetre parce que oui il y a toujours plus malheureux que nous mais tout le monde gère differement et il faut aussi composer ça!

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  2. Nan mais les gens ! Tu ne fais pas l’apologie de la prématurité en disant que c’est tout rose et super chouette. Je peux comprendre que les gens soient en colère quand malheureusement l’issue n’est pas aussi favorable que pour Bébé Chouquette mais tout de même, pas la peine d’aller te lyncher.
    En tout cas, merci pour ton récit, ça me permet d’imaginer un peu plus le calvaire que vous avez vécu. Mais aussi, ça me permet d’apprécier davantage mes premiers moments avec Crapaud, de trouver les 1re nuits, à ne pas savoir calmer ses pleurs, si douces au fond.

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  3. Comme je te comprends… Nos jumeaux sont nés à 37SA+3, donc « en théorie » ne sont pas prémas. Après une alerte à 31 SA, on mesure notre chance. Sauf qu’un bébé de 1kg9, préma ou pas, c’est une micro-crevette, avec des fils partout et dans un lit chauffant…
    Notre vraie « chance », c’est d’avoir pu anticiper ça (grossesse gémellaire oblige) et d’avoir choisi une maternité avec une néonat kangourou.
    Il y a toujours pire, mais alors? On ne fait rien? Moi je fais comme toi, je collecte des bodys 😉 Parce qu’il y a des parents à qui ça fera (un peu) de bien…

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  4. Le bêtise humaine me rend de plus en plus amère ma Chouquette! Le gens sont bêtes et jaloux… Chacun a son histoire, son ressenti, son vécu. Tout le monde est toujours dans la comparaison du « oui mais moi c’était pire ». Quan j’ai perdu Léonie crois-moi j’en ai étendu des choses commeça, d’ailleurs un article ne va pas tarder, mais ce que je veux dire par là,c ‘est, que tu les emmerdes. Emmerde les du plus profond de ton âme!
    Je t’aime et je n’ose imaginer ce que vous avez pu vivre! ❤

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    1. Merci ma Chacha ❤
      Comme le disait une lectrice, on ne peut pas mettre un barème aux soucis des uns et des autres, il faut juste respecter la douleur des gens, même quand pour nous ça ne semble pas grand chose, même quand on ne comprend pas.
      Mais toi tu me comprends ❤

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  5. Bonsoir, ton article prend aux tripes, j’en ai des frissons.
    Maman de jumelles, j’ai eu la chance de les tenir au chaud jusqu’à 38SA, ce qui ne m’empêche pas, bien au contraire, de m’engager également pour #weloveprema sur Aix.
    À titre perso, j’espère que tu vas récolter un Max de Bodies !
    quant aux commentaires acerbes qui font mal, parfois, l’ignorance peut être le meilleur des mépris …

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